mercredi 30 avril 2014

Note du Mercredi.

On m'a appelée pour me parler de N., l'homme à l'épaule et à l'âme cassées.
C'était son plus vieil ami, B., un type que je ne connais que mal. Il voulait me raconter comment ils en sont arrivés là. Comment ils en sont venus à se battre l'autre soir. Et à vrai dire, après avoir raccroché, je n'avais toujours pas bien compris.

"Tu vois, je ne veux pas que tu lui trouves des excuses". Je lève les yeux au ciel, hausse les sourcils. Je ne comprends pas pourquoi il veut se justifier auprès de moi. 
"Je ne lui cherche pas des excuses, c'est juste que je ne vois pas de quoi il serait coupable". Bruits de papier froissé. 
"Attends, ne me la fais pas, c'est N., il est comme ça et tu le sais très bien. 
- Il n'est pas comme ça, non. Il est juste un peu perdu. 
- Non mais attends Mathilde, à ce moment-là, ça fait des années qu'il est perdu ! On ne peut pas tout excuser. 
- Non, mais on peut essayer de comprendre et de...
- Ça fait des ANNÉES que je cherche à comprendre. J'en ai plein le cul de ses emmerdes."
La sentence est tombée. Faites monter le condamné. 

N. et B. se sont rencontrés il y a plus de 20 ans. Ils avaient une dizaine d'années et étaient dans la même école primaire. J'essaie parfois d'imaginer N. jeune, sans ses tatouages, sans ses joues mal rasées et les dizaines de cigarettes qu'il fume. J'essaie de l'imaginer à 15 ans, quand il faisait des conneries, séchait les cours mais allait à la boxe tous les soirs. J'essaie de l'imaginer à 20 ans, quand il a tout plaqué pour faire de la musique. J'essaie de l'imaginer à 25 ans, quand il est devenu père. J'essaie de me souvenir de lui quand je l'ai rencontré il y a six ans.
C'était à une soirée. J'avais emménagé à Rennes deux semaines avant. J'avais 17 ans, il en avait 28. On se partageait des cigarettes dans une cuisine, loin des autres. Je ne savais pas ce que je faisais là, lui avait accompagnée sa copine de l'époque. On a passé un an à ne se croiser que la nuit. Puis un jour, on a partagé la banquette d'un métro à Paris. C'était incongru de le retrouver là. On a parcouru la capitale de long en large, on a bu des litres de café, puis on est rentré à Rennes. 
B. pensait qu'on couchait ensemble. Il le croit encore certainement. Je pense que c'est plus facile pour lui d'expliquer la complicité par une histoire de cul. Certainement parce que sa femme et lui s'engueulent à chaque fois qu'ils se croisent du regard. 
J'étais tellement fascinée par N. que je nous ai jamais imaginé ensemble. J'admire son instinct. Il est impulsif, rageur, violent. Sous les vagues de la colère, il détruit tout. Puis regrette. Je crois que c'est parce qu'il s'est entiché de la boxe et pas du judo. Ça n'a pas toujours été facile, j'ai parfois eu peur. Puis j'ai appris à le rattraper avant qu'il ne se brise contre les rochers. J'ai appris à panser ses mains blessées et mettre du plâtre dans les murs troués. J'ai appris à le consoler, à ne pas être mal à l'aise quand il me serre dans ses bras en pleurant à en mourir. J'ai appris à sortir de mes gonds quand il va trop loin, quand il veut me blesser pour que je l'abandonne. J'ai appris à le laisser me sauver de temps en temps, quand je ne sais même plus comment respirer. 

"Tu comprends, ça n'a jamais été un type bien et... 
- Tu vas trop loin, B., tu ne peux pas dire ça. Tu ne le penses même pas, tu es juste en colère."

N. a un talent fou pour se créer des ennuis. Trois mois de prison avec sursis pour conduite en état d'ivresse. Des bagarres. Un accident de voiture.
Je me souviens de sa sortie de l'hôpital. Il faisait des blagues douteuses et je n'étais pas d'humeur. 
"Il y a un truc qui va pas ? 
- Il y a un truc qui va pas... Oui, il y a un truc qui va pas ! Tu fais chier N., tu fais chier !"
Je lui avais lancé mon sac dessus, je criais sur le parking. 
"Tu aurais pu mourir et tu me fais chier, voilà ce qui ne va pas ! Si tu meurs, je te tue, tu comprends ?" 
Il m'a regardée. Puis il a souri en secouant la tête, amusé. Alors j'ai recommencé à crier. 
Cette histoire le fait encore beaucoup rire. Mais je sais qu'il a compris que j'avais eu très peur. Et que j'étais sérieuse : si il meurt, je le tue. 

"Ecoute B., si tu ne le sens plus, tu devrais prendre tes distances."

N. est la tempête, la rage et la folie. 
Il est le courage. 

mardi 29 avril 2014

Note du Mardi.

Ce matin, j'ai lavé les cheveux de N.
Il était presque dix heures quand je suis arrivée. Il a ouvert et je savais déjà. Qu'il n'avait pas beaucoup dormi, que quelque chose se détricotait en lui. Son épaule cassée lui faisait mal et sa peine me faisait froncer les sourcils. Il y avait Grizzly Bear en fond sonore, un truc noir et flottant. Il portait ce tee-shirt, celui qui a tout le temps l'air sale et qui a des petits trous au col. J'ai laissé mes chaussures dans un coin. J'ai regardé ses livres, ses vinyles, sa photo. Il ne desserrait pas la mâchoire, fumait des cigarettes dans le canapé. Je sentais son regard sur moi qui me piquait parfois, comme des banderilles. J'avais l'impression de rôder, d'attendre le moment opportun pour rugir. Je ne sais pas si j'étais en colère. Je ne sais pas si je devais l'être.
Je me suis assise sur le bord de la table basse. Combat de regards, un espace infime entre nos genoux fourmille de mots lourds et sérieux. Je prends la cigarette de ses doigts. Il soupire. Je fronce les sourcils. Fume. Tabac trop fort. Cendrier rempli.
"Tu es fier de toi ?". Je déclenche les hostilités. Son sourire en coin m'agace. Je marmonne qu'il fait chier. Me lève, emporte le cendrier. Des mégots restent sur la table. Je m'enfuis.

Dans la cuisine, la fenêtre est entrouverte. Il y a le bruit des travaux, celui des talons d'une femme. Je me demande depuis combien de temps il est comme ça. Si c'est la peur d'être le pire père du monde ou la peur d'être seul. Je lave le cendrier, une tasse. Me décourage. M'appuie contre le frigo. Je ne vois d'ici que sa tête sur le dossier. Je glisse jusqu'à la salle de bain, économise les bruits pour ne pas troubler sa douleur. Ça sent l'homme. Le déodorant pour homme, le gel douche pour homme, le chagrin pour homme. Mais il y a le petit flacon de savon à la fraise de sa fille sur le rebord de la baignoire, celui en forme d'étoile de mer. Ça me craquèle le cœur. J'attrape le shampoing. Je pars au combat, m'arme de courage et de silence.

"On va dans la cuisine ? Ce sera plus pratique, avec ton épaule". J'essaie d'adoucir ma voix, de ne pas le brusquer. J'ai peur de ses explosions, j'ai peur qu'il mette des cris partout. Que je ne sache pas le rattraper.
Il me suit docilement. Je mets le tabouret contre l'évier. Repars chercher une serviette. Il a l'air seul au monde. Mais rien de rassurant ne me vient. Alors je remplis une bouteille d'eau, appuie contre son front du bout des doigts. Il penche la tête en arrière. Je verse l'eau sur sa tête et je trouve que ça a des airs de baptême. Bruit de l'inox.
Je sens ses yeux papillonner de mes boucles d’oreilles à mes yeux, de mes lèvres à mon nez, de mes joues à mon menton. Puis son regard se pose, et je ne veux pas. Je me sens nue.
"Arrête de me regarder comme ça.
- Pourquoi ?
- C'est gênant"
Son sourire en coin se détourne. Il regarde le plafond. Je me concentre sur mes mains qui soulèvent des mèches de cheveux. Je sens la chaleur de son crâne sous mes doigts. Je verse du shampoing glacé dans le creux de ma main. L'applique sur ses cheveux. Infime tressaillement de ses épaules. Son regard se tourne vers moi. Je savonne doucement, comme on malaxe un pull en cachemire. Il me regarde. Ma gêne sourit.
"T'es chiant, vraiment !"
Il rit doucement. Tourne la tête vers le plafond. Regard en coin. On rit plus fort. Mes doigts dessinent des cercles au-dessus de son front. Près de ses tempes. Il soupire d'aise. Je m'applique. Comme si ces petits ronds étaient des gommes magiques, des incantations, des remèdes. Lentement. Délicatement. Encore plus lentement. Plus silencieux qu'un battement de cil. Il penche la tête, pose sa joue contre mon avant-bras. Mon cœur se serre, ses yeux s'embuent.
"Tu m'aimes un peu quand même, toi ?"
Sa voix grave vibre contre mes poignets. J'ai envie de pleurer. Je lisse ses cheveux, pose mes mains pleines de shampoing contre ses joues et embrasse son front. Longtemps et fort. Je me redresse et le regarde. Sourires maladroits.
Je remplis de nouveau la bouteille d'eau. Le plastique glisse entre mes mains. Je rince ses cheveux et sais qu'il m'échappe encore. Alors je mémorise. Ses rides au coin des yeux. Sa barbe. Ses paupières. Je me demande dans quelles tortures lointaines il s'englue. A quoi il pense quand il lâche le bord.

Note d'ouverture.

Je ne sais pas où tout ça va nous mener. Si ça durera une heure, six mois ou dix ans. Si j'écrirais tous les jours, une fois par mois ou une fois par an. Si personne ou tout le monde me lira.
Mais c'est enthousiasmant.

C'est vaguement le regard que je pose sur ma vie : je ne sais pas où je vais mais ça va être bien.