samedi 31 mai 2014

Note du Samedi.

Un Samedi entre jaune et bleu et gris, un Samedi toux et impôts "je déclare mes revenus en trois minutes".

La salle de bain ouverte exhale une odeur de Javel et de savon noir.
Assise sur le canapé, je regarde par la fenêtre une adorable mésange sauter de l'arbre au nichoir, du nichoir au mur.

Je vais refaire du thé, parce que c'est un Samedi entre jaune et bleu et gris, que maintenant il y a deux mésanges dans la cour. Saut saut saut, ailes ailes, saut.

Contemplation.

vendredi 30 mai 2014

Note du Vendredi.

La météo changeante, oscillante comme les matins marins.
L'humeur qui chavire un peu, se dilue dans les nuages orageux.

Les mots me restent entre les mains, je n'arrive pas à les assembler.
Alors je me tais, j'attends.
Parce que ça va aller.
Je vais me faire un thé, et assise sur le perron je vais respirer la pluie qui arrive.

jeudi 29 mai 2014

Note du Jeudi.

Il y a le goût du café un peu fort, le ciel sombre et menaçant.
Il y a ma peau violette et rouge et bleue et étrange, malgré le gilet en laine.

Je l'aime bien, ce gilet en laine.
Informe, irlandais. Ma mère le portait déjà quand elle avait mon âge.
Je lui ai emprunté. Puis l'emprunt est devenu un emprunt longue durée. Puis une espèce de grigri.
Il y a des choses que j'adore et qui étaient déjà à elle.
Mon sac. Ma sacoche. Ma trousse. Camel. Tabac blond. Ambre. Du cuir usé.

Je vais traîner un peu, avant le tapis déroulé, les muscles déverrouillés et le corps inspiré.
Je vais traîner un  peu, dans mon gilet.

mercredi 28 mai 2014

Note du Mercredi.

Je me suis allongée sur un divan, avec mon carnet noir. Le carnet à bordel.
Le psychiatre parlait de sa voix de psychiatre. Il n'a pas la même quand il dit bonjour, quand on fixe un autre rendez-vous.
Moi je ne disais rien. Je regardais le plafond, et je lui ai dit.
"Vous savez... Aujourd'hui, je n'ai pas la force de parler".
Alors je suis restée là, à regarder le plafond et le silence.

mardi 27 mai 2014

Note du Mardi.

Courir dans les rues en riant très fort, trop pour l'heure et la situation. 
Ne pas trop savoir où on est et trouver ça parfaitement dépaysant. Parler du faux italien avec un faux accent chinois. Finir par rester là, au milieu de la nuit. 
Être la seule à ne pas avoir bu une goutte d'alcool et jouer les phares dans l'ivresse. 
Rentrer se coucher, se lever tôt en souriant. 

Je bois de moins en moins d'alcool. 
Parfois, le goût me rebute. Un verre enrubanne souvent mes matins de brume, d'une langue pâteuse.
C'est peut-être une autre manifestation de l'éternelle guerre froide avec mon père. 
Alors je reste loin de tout ça. 
Je les regarde tanguer, empoigner la nuit, crier. Yeux fous et sourires hystériques.  

lundi 26 mai 2014

Note du Lundi.

Le silence de la rue, le sommeil tenace et les cheveux mouillés.
J'aime ce bruit de rien. Le frigo qui souffle, et rien. Rien.
Je n'ai pas mis de musique.
Et tout est bien, figé et paisible.

J'ai rêvé d'une porte dans un arbre.
Je me cachais dedans, j'avais peur mais je ne sais pas de quoi.
Je pense que c'était un peu de tout.


dimanche 25 mai 2014

Note du Dimanche.

Je me suis endormie grelottante, me suis réveillée barbouillée.
J'ai fait quelques postures de yoga avant de comprendre que cette journée n'allait être envisageable qu'en legging et sweat.

Être malade me rend ronchon, avec la larme à l’œil au moindre truc.

Alors je vais boire plein de thé, regarder des films et lire.

samedi 24 mai 2014

Note du Samedi.

J'ai enfilé mes baskets.
J'ai couru sur les quais et l'aube de la ville.
A la campagne, j'ai suivi des chemins boueux.
J'ai caressé des chevaux, vu des hérissons.
Puis j'ai pensé à mon petit-déjeuner et j'ai compris que c'était l'heure de rentrer.

J'ai l'intention de.
Rien.
Je ne fais pas de plan pour cet après-midi.

vendredi 23 mai 2014

Note du Vendredi.

J'ai écouté une playlist sur Spotify, "Post-rock".
C'était parfait pour cet instant.
J'enchaînais les postures de yoga, encore. Et il y avait Mogwai, Explosions in the sky et mon souffle.
C'était parfait pour cet instant.

Le soleil revient, après les vents de la veille.
J'ai abandonné mon parapluie cassé dans une poubelle, essayé de me protéger de la morsure de la tempête. Je l'adorais. Et entendre son craquement dans le vent m'a brisé le cœur (oui). Alors j'en ai racheté un ce matin, à fleurs et à pois. Il est parfaitement ridicule, j'en suis ravie.
J'ai maudit cette journée, et dit à quelqu'un cette phrase insupportable : "Ça ira mieux demain". Je crois qu'il vaut mieux faire en sorte d'aller bien tout de suite, ici, plutôt que d'attendre que la nuit rétablisse tout.
C'est libérateur, de savoir qu'il y a une solution.

Mon état post-yoga lance des mots en l'air, comme un canon à neige.

jeudi 22 mai 2014

Note du Jeudi.

Et soudain tout me manque.
Les morts et les vivants, la vie d'avant, la vie d'après, la vie de maintenant.
Palpitent entre mes doigts des sangs inconnus, des griefs contre tout, contre rien.
Tout est dévasté et se fige.
Je prends conscience de quelque chose, mais je ne sais pas de quoi.

Ce sentiment m'habite depuis ce jour-là. Depuis ce jour-là, oui, c'est là que ça a commencé.
Il se rappelle à moi, imprévisible.
Je comprends quelque chose, mais je ne sais pas quoi.
Il manque des pièces au jeu, il manque des indices à l'enquête.
M. dans l'entrée, avec la clef anglaise.

Alors je suis allée courir.
Il pleuvait. Beaucoup.
J'ai couru vite, très vite. Il y avait quelque chose d'hystérique, d'inconséquent et assassin.

Le calme est revenu.
Subsiste de l'orage ma paupière qui sautille.

mercredi 21 mai 2014

Note du Mercredi.

Rentrer juste avant l'averse, fierté personnelle.
Ecouter sur Spotify la playlist "Jours de pluie".
Je nargue l'orage, traîne pieds nus en tee-shirt et m'apprête à éplucher une mangue.

J'ai regardé Harold et Maude hier.
C'était beau, drôle, moderne et impertinent. Cat Stevens et les années 70, de jolies voitures et des scènes formidables.
Harold et Maude se sont rencontrés à l'enterrement d'un type qu'ils ne connaissaient absolument pas. Ça m'a fait penser à Restless, le génial film du génial Gus Van Sant.

J'ai besoin de beaucoup d'images.
J'ai peur de faner sans ça.

mardi 20 mai 2014

Note du mardi.

Journée calme.
Journée yoga, green smoothies et bouquin.
J'ai envie d'aller faire une retraite de yoga, loin.
De mettre le petit badge sur mon gilet qui dit aux autres yogis "Je garde le silence".
Je me demande ce qui me pousse à vouloir me taire pendant dix jours. Peut-être que c'est pour enfin trouver le vrai sens des mots. Ou pour m'entendre.

J'ai commencé le yoga parce que j'avais mal au dos.
C'était loin d'être à la mode.
Depuis, je continue parce que je cherche le refuge qui existe en moi.
Et c'est chic, de dire "On se voit après mon cours de yoga ?".

Le refuge le plus sûr et le plus lointain est en nous.
Quand on m'a dit ça la première fois, je n'ai pas compris.
Les choses ont changé en quelques années.
Je l'ai parfois trouvé, ce refuge.
J'en suis partie reposée, rassurée, heureuse.


lundi 19 mai 2014

Note du Lundi.

Il y a l'orage qui guette, mes jambes fatiguées et mes traits tirées.
Je bois de la verveine glacée en me demandant si ce que j'entends au loin c'est un marteau-piqueur ou si c'est autre chose.
Le téléphone de ma voisine du dessus vibre, et je mesure combien les cloisons sont fines ici.

Ma tête se confiture.
Je suis ballottée, je dérive sur des vagues de bruits.
Ca m'endort un peu, entre l'agacement et le calme.
Je me concentre sur le chant des oiseaux, les écoute. Discrets la journée, ils explosent de vie le soir, se répondent et se disputent. Je m'assois sur le perron et attends.
Ma tête se confiture souvent. Et pas que de bruits. De livres, de musique, de films. Des images, des mots restent en moi.

Le téléphone de la voisine vibre de nouveau.

dimanche 18 mai 2014

Note du Dimanche.

Soleil. 
J'ai troqué mon pantalon d'intérieur pour une robe d'intérieur. Je vernis mes ongles de couleurs folles, regarde les sandales sur Asos et hésite entre plusieurs films. Un saladier de pâte à crêpes repose dans la cuisine.
J'ai envie de vaisselle marocaine, d'odeur d'août et de voyager loin. 
D'aller dans la mer, froide sous le ciel bleu, nager droit devant et imaginer ce qu'il y a sous mes pieds. 

Il y a la légèreté, l'inconstance et la quiétude. 

samedi 17 mai 2014

Note du Samedi.

Il y la torpeur au soleil, les yeux mi-clos et le corps au ralenti.
Je bois du jus de bouleau, pour avoir bonne mine et bonne conscience.
J'écoute Rigoletto, et repense au film de Woody Allen, To Rome with Love. Le personnage qu'il joue est un metteur en scène. Il découvre un virtuose qui ne peut chanter que sous la douche. Alors il met dans les plus beaux opéras une douche sur scène. On devrait toujours se laver en chantant avec ferveur.

J'aime la ferveur, la force.
Chanter sous la douche, rire sans limite, aimer sans raison.
J'ai peur de la tiédeur, de l'ennui et du calcul.
C'est un grand écart constant, une souplesse de l'esprit, l'intensité et la pudeur.

vendredi 16 mai 2014

Note du Vendredi.

Il y a le chat qui paresse au soleil, allongé sur la table de jardin.
Il y a le goût du café, mon vernis qui se patine, la tasse vide à côté de l'écran.
Il y a mon dos qui me tiraille, mon talon blessé et mon genou douloureux.
De vieilles blessures qui se réveillent au moment où je prends de nouveaux chemins dans ma vie.

Du yoga ce matin, les fenêtres ouvertes sur le jour timide.
Étirer. Contracter. Redresser. Pencher. Lever. Soulever. Enrouler.
Enchevêtrements de muscles, de cartilages et d'os.
Je sens des tensions rouler sous ma peau encore endormie.
J'essaie des choses nouvelles, sens mes muscles me supporter et me protéger.
J'entends mes lombaires craquer, plier, tordre.
Je peux faire des choses un peu folles avec mon corps flexible et élastique. Mais le matin, je me réveille au monde raide et fatiguée. En une demi-heure, je réapprends la souplesse et le souffle.

C'est un refuge, une sécurité. 
Quand rien ne va, quand ma vie est dispersée, il y a toujours ça. 
Un corps qui fonctionne, s'étire, s'allonge. Un corps qui m'obéit. 

jeudi 15 mai 2014

Note du Jeudi.

La seule chose que je lis dans mon horoscope, c'est la rubrique Amour.
Le fait que je lise tous les matins mon horoscope est en soi une information. J'y crois quand c'est bien, le dénigre parfaitement quand c'est mauvais.
Je lis ces prévisions comme on lit la météo, avec distance critique et prévoyance honteuse.

La première fois qu'on m'a dit "Je t'aime", j'ai ri et entré le code de la porte d'entrée. Je suis restée debout dans le couloir les yeux exorbités et les narines dilatées. + 100 sur l'échelle de l'angoisse.
Un jour, j'ai eu un lapsus révélateur qui a substitué "Je ne sais pas draguer" à "Je ne sais pas graver".
Si on part de là, on ne prend pas tellement de risques en disant que j'ai un léger soucis.

Je ne sais pas faire, tout ça.
Les œillades énamourées, les trucs qui disent "Prends-moi dans tes bras", les mots qui séduisent.
Je trouve ça flippant, les mots et les gestes, les questions et les compliments.
Une fois, je suis tombée amoureuse d'un mec et de nos silences. On regardait un étang le matin, dans la brume, sans rien dire. On écoutait l'orage, dans la nuit, sans rien dire. Ensuite, on s'est aimé, on a voyagé, on a parlé. Français et accent californien, anglais et accent français.

J'ai aimé des mecs qui m'ont aimée. Parfois mal, parfois de la façon la plus folle du monde. Ils ont parfois détesté mes silences, mes spectacles de la fuite.
Et j'ai trouvé ça mignon, un homme qui vous dit qu'il a envie de vous entendre dire "je t'aime".

Notez que je sais désormais parfaitement graver.

mercredi 14 mai 2014

Note du Mercredi.

J'avais commencé à écrire un papier sur la mort et l'athéisme.
Mais je ne suis pas prête.
Alors je réajuste mon maquillage, envisage de me faire un thé.
Et de juste réfléchir à tout ça.

Il y a le soleil, le mot que j'ai scotché au plafond et une pile de BD.
Il y a la musique, l'odeur du café sur mes mains et les oiseaux dans l'arbre en face.

J'écoute un remix de Say My Name, par Cyril Hahn.
C'est la meilleure idée que j'ai eu jusqu'à maintenant.
Je me suis promenée longtemps ce matin. J'ai parcouru des petites rues pavées, longé des quais interminables. Il y avait le vent de mai, je marchais lentement et je pense que quelque chose me tenaillait. 
Je me tiens mal, avachie dans le canapé. J'ai l'impression que mes lombaires se figent, se tricotent un gilet de fer entre les omoplates et le coccyx. 

Il y a le soleil, le mot que j'ai scotché au plafond et une pile de BD.
Il y a la musique, l'odeur du café sur mes mains et les oiseaux dans l'arbre en face.
Je vais dénouer mon foulard rempli de trésors, de coquillages et d'avant.
Il y a la musique, la musique, la musique. 

mardi 13 mai 2014

Note du Mardi.

Pendant longtemps j'ai eu des crises d'angoisse terribles.
Le seul endroit qui me rassurait, c'était les toilettes. Il me fallait de l'étroitesse, du silence et de l'obscurité pour combler le vide sous mes pieds.
C'est comme si en une seconde, je venais de prendre conscience de tout. Une explosion. Passer de l'arrêt à la course.

Ce midi, avec ma liste de courses et mon cabas, je me suis retrouvée enfermée dans les toilettes du supermarché, tétanisée et en apnée.
Ça m'a terrassée.
J'avais appris la veille la mort de quelqu'un de tellement éloigné de moi que ça aurait du être anecdotique.
Mais non.
Le sol s'était ouvert sous mes pieds puis refermé. Mon cœur s'était emballé puis a explosé. Tremblements et.
Angoisse et.
Colère, chagrin, peur, et.
Tout à la fois, rien en même temps.

100, 99, 98, 97, 96.
Compter à rebours en faisant sauter chaque doigt sur mon pouce.
Se concentrer, laisser la tempête partir.
95, 94, 93, 92.
Inspirer.
Expirer.

Revenir au monde.

lundi 12 mai 2014

Note du Lundi.

La pudeur.
Ce mot m'obsède depuis quelques temps.
Pas la pudeur du corps, des peaux nues et de la chair.
Pas que cette pudeur.

La pudeur des sentiments, des mots et des émotions.
Pour certains, c'est de la radinerie, de la lâcheté.
Mais je l'avoue, c'est plus facile pour moi de changer de sujet ou trouver une blague que de dire. C'est plus facile et confortable. Parfois je suis la première à m'épuiser. Alors oui, il y a un peu de lâcheté. J'ai parfois l'impression qu'on doit m'enfumer comme une colonie de fourmis pour que je raconte.

Mais je déteste l'étalage, la démonstration publique et explosive. Dans le bus, une jeune femme parlait très fort et trop vrai de ses névroses à une de ses amies. Sans humour, sans voile ni mots feutrés. J'étais gênée pour elle, pour ces torrents de phrases exposés.

Être pudique.
J'aime me laisser croire qu'il y a là une minuscule élégance de l'esprit.

dimanche 11 mai 2014

Note du Dimanche.

Je traîne dans mon pantalon d'intérieur. Celui qui est officiellement un pantalon de yoga, mais le seul mouvement que j'ai fait avec ce truc sur moi, c'est m'allonger sur le canapé.

J'ai dormi d'un sommeil en pointillé, en saute-mouton. Le réveil était brutal, soudain, un peu comme quand on reste longtemps sous l'eau. La journée est en soupirs, palpitations et clignements incontrôlés.
J'ai traîné dans les rues désertes, acheté du pain hors de prix, écouté de la musique et pensé aux débuts étranges du livre que j'ai entamé hier.
Je m'enrhume doucement mais sûrement. Je laisse la fenêtre ouverte, pour écouter le vent, les oiseaux et la paresse.

J'ai longtemps eu peur de la solitude du dimanche.
Des heures de rien, du silence de la rue, de la disparition des passants. Il y avait la mélancolie de 19 heures, comme quand j'avais 11 ans. Je ne me sentais pas à ma place du lundi matin au vendredi soir. Puis je ne me suis sentie à ma place nulle part, alors la mélancolie du dimanche s'est diluée dans les autres heures. Pour finalement s'estomper quand un psychiatre m'a dit que j'étais d'une nature mélancolique.
C'était comme la laisser m'accompagner et arrêter de la voir comme une embarrassante camarade.

Le dimanche, je me laisse tranquille.

samedi 10 mai 2014

Note du Samedi.

Il y a la fatigue qui se mure entre mes omoplates, s'agrippe à mes yeux.
J'écris en me concentrant sur mon souffle, le poids sur mes côtes se dissipe. Mes épaules sont tendues, mes reins verrouillés. Je vais dérouler mon tapis de yoga. Il y a quelque chose de rassurant dans cette solution. Délier les membres, libérer la poitrine, assouplir le dos. Juste après avoir bu mon bol de thé, tatoué le bord avec mon rouge à lèvres.

Ce matin, des trombes d'eau. Une pluie qui s'invite dans le col de mon manteau. Dans une voiture, une mère souriait en regardant mon parapluie. Puis sa fille s'est retournée vers moi. Je me suis demandée de quoi j'avais l'air, avec mon manteau à paillettes et mon parapluie Mary Poppins, au bord de la noyade.
J'ai croisé des amis naufragés. On a décidé d'aller dans un café, seule décision toujours bonne. On s'est retrouvé devant le pub fermé et notre déception. "Exceptionnellement, ouverture à 16h00". On s'est jeté dans le premier bar ouvert. Il y avait la télé en fond sonore, deux choix de (mauvais) thé. Ça sentait le chien mouillé. Je buvais de petites gorgées brûlantes, tatouais le bord de mon rouge à lèvres.

vendredi 9 mai 2014

Note du Vendredi.

Aujourd'hui, je suis allée à la bibliothèque comme on va au supermarché. Avec une liste et un but. J'ai noté deux références, allongeant encore ma liste considérable des choses à lire et à regarder. Je suis inscrite dans ma bibliothèque de quartier. Aux Champs Libres aussi. Je peux donc prendre en tout 18 documents. 18. Avec la régularité d'un horloger, je vais le mercredi dans la première, le samedi dans la seconde. Parfois plus, jamais moins.
Notons que je suis aussi inscrite dans la bibliothèque de ma ville d'origine, par principe et nostalgie.

Je suis rentrée en lisant dans le bus, avec à la clé une tasse de thé et une heure dans le canapé.
Il faisait beau, mais j'étais pressée.

Mon but dans la vie est d'imposer mes goûts littéraires et musicaux. Cinématographiques aussi, voyons les choses en grand. Alors je conseille des bouquins comme on établit une ordonnance.
J'ai une relation viscérale avec ces bagages. Ce n'est pas forcément très glorieux, la pratique étant tellement solitaire qu'elle nous bannit. En bonne compagnie.

Un jour, on m'a dit que j'étais cultivée. J'ai été gênée, cherchant la petite phrase qui avait dévoilé un certain snobisme ou un manque de modestie. Alors j'ai ri un peu, changé de sujet et me suis demandée si c'était si appréciable. Pour décrocher un travail, c'est utile. Peut-être moins pour être aimée.
Je n'ai jamais entendu un ami dire d'un autre "Oh, et il est tellement cultivé !". Il y a quelque chose de très désuet, dans cette phrase. Ça sent les salons privés, le Earl Grey, le tabac bond et le XIXème siècle.
Je me demande si ça a un rapport quelconque avec l'intelligence. Je ne crois pas. C'est comme lire un manuel de bricolage : malgré ça, on ne saura pas forcément un robinet.
Alors c'est peut-être ça la clef : pour qu'elle soit utile, notre culture doit palpiter. Être partagée, chérie et vécue.

Il y a le retour du soleil, le léger vent et un musicien dans la rue. Sa voix me parvient, diluée.
Il y a le livre sur la table basse, Un été prodigue.


jeudi 8 mai 2014

Note du Jeudi.

Note d'un jeudi flottant.
Je crois que les jours fériés n'ont même pas besoin d'être nommés. Ils ne sont pas vraiment des jours, pas vraiment des dimanches.

J'ai pris un radeau et dérivé sur cette journée. J'écoute un vieil album d'Antony & the Johnsons. Il y a un duo avec Boy George, la pluie dehors et cette paresse qui s'étire entre les heures.
J'ai fait du yoga et décidé de ne pas quitter mon legging. J'ai bu du thé et décidé de ne rien faire d'autre. J'ai envisagé d'aller au pub, et puis en fait, non. J'ai regardé tous les livres que je devais débusquer à la bibliothèque et j'ai trouvé ça enthousiasmant. J'ai terminé un roman et j'en ai commencé un autre. J'ai respiré et j'ai recommencé. Il y a eu un goût d'inquiétude, et puis non.
J'ai bu un café debout sur le perron de la cour, joué au jeu de la frontière. Sous la pluie, sur le pas de la porte, tendre les bras et regarder deux mondes se créer sur la peau nue. Peau mouillée contre peau sèche, gouttes de pluie contre chair de poule.

Je n'ai pas reçu de messages, je n'en ai pas envoyé. Je suis restée à l'aube du 8 mai, j'ai créé une petite république un peu loin.
Ce sont des gravillons, ces trucs, des activités solitaires et à peine avouables. Ces petits riens qui changent un peu la vie. Je me tiens compagnie, regarde dehors, écoute le temps. Peut-être que désormais, je m'aime suffisamment un peu pour rester seule avec moi sans avoir peur de manquer de conversation.

Des bruits de porte troublent le voyage. Dans le voisinage, le 8 mai est là, prêt à bientôt s'éteindre.
Je vais refaire du thé, retenir le rien encore un peu.

mercredi 7 mai 2014

Note du Mercredi.

Il y a ma musique, le bruit des travaux, la voisine qui fait la vaisselle. Il y a le bruit du vent dans l'arbre de la cour, la lumière qui me fait mal aux yeux. Il y a le vernis à ongles, le 503 Inattendu de Chanel, qui sèche sur ma main gauche. Il y a le tube de rouge à lèvres en équilibre précaire sur le bord du bureau. Il y a le thé qui fume à côté de moi, un rooibos à la vanille, et il y a l'urgence.

Ce matin, j'ai joué avec un Lubitel cassé. La lentille brisée ne montrait que des gens fracassés, des silhouettes écrasées. Je me suis dit que ce serait pratique, un révélateur pareil. Pour que quand on se doute qu'il y a un truc derrière tout ça, on le voit. Qu'il gratte les explosions de voix et les mots voilés, sans rien abîmer, et qu'il révèle. Qu'il remette tout bien en place avant de partir.
N. parlait à sa fille au téléphone, et je regardais la rue à travers l'objectif. Il riait et l'écoutait, et moi je me drapais de pudeur. J'ai du mal avec mon père. Longtemps, j'en ai détesté les pères dans les films, dans les romans. Longtemps, ça m'a fait douté sur l'amour, la maternité et la transmission. Alors voir un homme être un père, ça me mettait en colère. Maintenant, je trouve ça infiniment beau et touchant. Je me dis que j'ai juste tiré le mauvais numéro, qu'il va falloir faire avec, qu'il va falloir faire sans.

"Non mais ma chérie, tu ne peux rien attendre d'un poney qui s'appelle Chaussette !
- ...
- Oui, c'est un naze.
- ...
- C'est vrai ?! Trop cool !
- ...
- Ouais ça fait un peu mal.
- ...
- Tu ne pourras pas dessiner dessus, ce n'est pas un plâtre... Tu te rappelles quand Maman s'est fait mal au genou ? Et bien c'est le même truc."

Je le regarde à travers le Lubitel-créateur de monstres surhumains. Il raccroche. Il a son sourire béat de papa fier. Il me raconte un peu : l'aventure de L. et Chaussette, sa dent cassée "En plus ça me coupait la langue !", ses nouvelles baskets adorées "elles sont comme les tiennes mais en rose clair" et les vacances chez Maminou et Patipou.
Il s'assoit à côté de moi sur le rebord de la fenêtre, regarde le parquet. Il a son soupir de père inquiet. Dans son silence craque l'absence et la culpabilité.
Il me fait son sourire en coin, celui qui de la mélancolie tissée dans les pattes d'oie.

mardi 6 mai 2014

Note du Mardi.

J'aimerais écrire des choses intimes et profondes, des choses qui me tiennent à cœur. 
Je ne sais pas dire, alors j'aimerais écrire. J'aimerais raconter comment me protéger est mon plan A et mon plan B. Que je dois parfois me faire violence, pour répondre au téléphone ou faire la bise. Que je veux de la distance et beaucoup de présence. 
Parfois, j'ai l'impression de jouer en permanence au jeu des pièges. Le jeu des pièges, c'est quand on marche dans la rue et qu'on ne doit pas toucher les traits, les chewing-gums et les bandes blanches de la route. Il faut de l'agilité, sauter d'un pied sur l'autre. Et c'est un peu ce que je fais tous les jours.

J'écris parce que je ne peux pas dire. 
J'envoie des SMS mais ne téléphone pas. Je change de sujet et prends tout au second degré. 
Je note beaucoup de choses, pour les rendre moins frappantes, douloureuses. Je note les invisibles, pour arrêter d'y penser tout le temps. 
Les invisibles d'aujourd'hui : le monsieur qui a ouvert une poubelle pour chercher à manger dedans, le type sur BFM "Son cas est désespéré" en parlant d'un enfant de 9 ans, la mort de ce même enfant, le chat dans la rue qui me regardait l'abandonner, la caissière qui se fait aboyer dessus par sa supérieure. 

Une fois qu'on fait attention aux invisibles, on ne voit que ça.


lundi 5 mai 2014

Note du Lundi.

"Juste pour ça, j'aimerai ne jamais guérir".
C'était embarrassant, cette phrase. Flatteur, élégant, mais terrorisant. Comme une bombe au pied des fondations. Je m'applique à trouver la stabilité, l'équilibre, alors ce genre de phrases, ça explose.
Je me suis contentée de sourire, de rougir un peu, de me mordre les lèvres, et de me concentrer sur ses cheveux, la bouteille d'eau et l'odeur de shampoing. Du cyprès ? Ou du cédrat, peut-être ? Ou alors les deux, ils font tout le temps ça, de mélanger le cyprès au cédrat. Je mets mes mains mouillées sur ses oreilles, diversion puérile.

Je regarde ses radios à la fenêtre. Le trou. Ça me fait penser à la tectonique des plaques. J'essaie de le reconstituer qu'avec des radios. Je les scotche à la fenêtre et lui dis qu'il me manque la jambe droite et le fémur gauche, qu'il va falloir qu'on fasse quelque chose. Je regarde N. et le N. radiographique, j'ai l'impression qu'ils n'ont rien en commun.

Je regarde ses radios à la fenêtre. Le trou. Ça me fait penser à lui, quand tout s'effondre, quand il se barricade ou qu'il brûle tout. Qu'il tombe et n'en finit pas. Je bois un thé dans le canapé, on écoute le lundi matin. Je le regarde mettre son attelle, grimacer, serrer les dents et me sourire.

Je regarde ses radios à la fenêtre. Le trou. On écoute les Rolling Stones dans le canapé, les pieds sur la table basse. Jambe gauche contre jambe droite. Je lui parle et je sais qu'il me regarde. Je lui parle de choses de moins en moins importantes, pour mettre de la distance entre nous, parce que. Parce que.

Je regarde ses radios à la fenêtre. Le trou. Sauvée par mon téléphone, le plombier et son accent du Sud. Je crois que tous les plombiers ont l'accent du Sud. Je saute du canapé à mes chaussures, de mes chaussures à mon sac, de mon sac à mon manteau, du calme à la gêne.
"Tu me quittes comme ça, pour un autre homme.
- Il a ses deux bras, tu ne peux pas rivaliser."
Je fais tout pour ne pas croiser son regard, je fais profil bas. Je pars vite, très vite.

Je rentre chez moi pour accueillir le plombier.
Je lui serre la main. Je sens le cyprès, le cédrat et N.

dimanche 4 mai 2014

Note du Dimanche.

Il y a un truc de tellement optimiste dans les dimanches de printemps.
J'ai l'impression qu'une vie ensoleillée me tend les bras.
Je m'habille trop léger, je marche trop longtemps et trop loin. Je traîne au soleil dans la cour. Le béton est encore frais, et pourtant. J'écoute de la musique, un peu trop fort. Les fenêtres sont ouvertes et des oiseaux se répondent.
Je prends les choses moins au sérieux. Tout est moins grave les dimanches de printemps.

J'ai une façon de gérer les crises très personnelle. Cuisiner, même si il est à peine trois heures du matin. Décréter que je vais être inconséquente pendant trois jours, délai changeant selon la gravité de la situation. Mettre le chronomètre et m'autoriser 10 secondes pour m'apitoyer sur mon sort.
Alors les dimanches de printemps, c'est une récréation. Les incertitudes attendront demain matin. Là, pour le moment, j'hésite juste entre aller au pub ou au ciné. J'hésite entre mettre du vernis cerise sur les pieds ou du vernis blanc Tippex. Je regarde des sandales sur Asos et je me demande si c'est encore l'heure de faire la sieste. Je propose une partie de foot ou alors un match de basket. J'hésite entre lire une BD ou terminer mon roman.

Ensuite, je vais me faire un autre thé, parce que la journée aura été chargée.
Tout est moins compliqué les dimanches de printemps.

samedi 3 mai 2014

Note du Samedi.

Je suis allée boire un café avec P. ce matin. Pendant longtemps, c'était le rituel de notre bande de copains, le café du samedi matin. Il y avait donc quelque chose de très nostalgique dans ce rendez-vous.
La majorité des copains ont déménagé, certains à l'autre bout de la ville, d'autres au bout du monde. Je me dis que les amis, les vrais, ceux qui sont comme des frères et qui resteront pour toujours, sont rares. On ne les reconnaît pas toujours, ces alliés. Mais c'est quand on commence à dire "Ça fait combien de temps qu'on se connait ? 8, 9 ans?" qu'on sent les liens entre nous palpiter.

Le samedi matin, c'est le marché. Acheter trois bouquets de fleurs pour 8 euros, des kilos de fruits et du pain divin. Regarder les gens. Ceux qui font la gueule, ceux qui s'aiment. Les enfants qui courent dans la foule. J'ai repéré deux petits garçons assis sous un étal, sur un petit trottoir. Ils riaient, ça faisait un bruit de soleil. Ils avaient les mêmes petites bottes jaunes adorables et se passaient une pomme. Le calumet de la paix moderne, enfantin et estampillé "Cinq fruits et légumes par jour".

Alors nous étions là, les deux rescapés, avec un grand café et un allongé, sous le ciel de mai. Il fait un peu frais, mais je m'obstine à ne plus porter d'écharpe. Il a une façon très élégante de porter la tasse à ses lèvres, un mélange de maladresse et de poésie. Je le regarde parler avec ses mains, rire en renversant la tête en arrière.
Il en vient à me raconter sa rencontre avec le meilleur ami de sa copine. Il y a comme un doute qui oscille au-dessus de la tasse.
"Tu crois qu'il a déjà eu envie d'elle ?
- Oh, tout de suite !"
En fait, c'est possible. Je choisis de lui cacher l'affreuse vérité, il a l'air tellement vulnérable dans son duffle-coat. J'ai toujours eu l'impression que l'amitié entre homme et femme naissait d'une attirance. Même si elle ne dure que dix minutes, elle est là. Et parfois elle reste. J'ai souvent connu des binômes où l'un éprouvait tout pour l'autre sauf de l'amitié. Certains couchaient ensemble, et entre nous, on n'est plus pote quand on couche ensemble. Mais d'autres deviennent potes après avoir coucher ensemble. Je reprends un autre café et conclut que l'amitié homme-femme restera un mystère épais.
Il parle de sexe, je finis par me demander si j'ai déjà eu envie de lui. Je passe en revue le nom des copains avec qui j'ai pensé coucher, au début. Puis je reconnais dans sa voix l'inquiétude. Celle que le meilleur ami de sa copine le déteste. Et je trouve ça mignon et adorable, cette angoisse. Il y a donc pire que de rencontrer les parents de l'autre : rencontrer ses amis, figure divine au regard aussi acéré que celui d'une mère juive.

vendredi 2 mai 2014

Note du Vendredi.

Je me suis réveillée au petit matin, reposée et indécise.
Puis finalement, j'ai déclaré 4 heures 57 "heure décisive".
J'avais l'impression d'être en retard mais je ne savais pas sur quoi.

Je n'ai pas pris de sac à main. Je me sens pressée. Comme quand on oublie un truc et qu'on sort en disant "J'en ai pour cinq minutes, je reviens". Qu'on enfile juste une veste et des chaussures, qu'on marche vite avec un but bien précis, une mission à remplir. J'ai juste mes clefs à la main qui sonnent un peu à chaque pas. J'ai des porte-clefs mignons. Une tresse de fleurs en plastique, une étoile à paillettes. Ça laisse des traces sur la paume, dans le sac.

Il n'est même pas six heures quand je compose le code de la porte d'entrée. Je grimpe jusqu'au premier étage pour prendre les clefs dans le placard des compteurs. Je les trouve intimidants. Parfaitement étrangers et énigmatiques. Un trousseau de clef derrière un enchevêtrements de trucs, de machins et de bidules.
La minuterie grince et claque. Il y a un bruit de rien, un bruit d'heures qui n'existent pas. J'appuis sur l'interrupteur, au cas où. Je sens la nuit dans mon dos quand je grimpe les escaliers jusqu'au troisième. Mon imagination galope et mon ventre se serre d'appréhension. J'ai un peu peur du noir. Seule chez moi, quand j'ai du mal à m'endormir, je joue à "Qu'est-ce que je vois dans le noir ?". Mes yeux myopes créent des formes fantasmagoriques et vaguement effrayantes. Je finis toujours par allumer la lumière en me disant que je dois faire des choses adultes.
Je me trompe de clef devant la porte. Les oiseaux de la tapisserie me regardent.
Je ferme doucement.

Dans l'entrée, au milieu des manteaux et des chaussures. Sa valise même pas vidée. Trois guitares contre un meuble.
Je pourrais me demander ce que je fais là. Me rappeler que j'avais décidé de ne plus essayer de sauver les gens. Mais non.
D'ici, je vois la nuit bercer le salon. Je marche pieds nus jusqu'à la fenêtre, je me sens bandit intrépide, chevalier errant, princesse cabotine.
La porte de sa chambre est grande ouverte. Des livres traînent par terre. N. dort au milieu du lit, sa main tient sont épaule cassé. Il a les sourcils froncés et j'ai l'impression que la pin-up sur son bras danse. Pendant un week-end, je l'ai coloriée. Plusieurs fois par jour, je sortais des feutres et lui offrais une nouvelle tenue.
Je me glisse sous la couette à côté de lui, dans mon manteau à paillettes et mon inquiétude.

Je flotte jusqu'à sept heures. Je flotte jusqu'à ce que je le sente bouger. Jusqu'à ce que je l'entende chuchoter.
"Tu es là, toi ?
- Hum."
Je déploie mes jambes, fais la planche, gémis, m'étire et soupire.
"Je ne pensais pas que tu viendrais comme ça.
- Hum... Moi non plus".
Je me retourne. Avance mes orteils et pianote contre son mollet.

Il est plus de huit heures quand je me réveille, la couette jusqu'aux oreilles.
Il parle au téléphone. Annule des rendez-vous, en prend d'autres.
Il marche vite, va de son bureau à la cuisine. Me sourit. J'enlève mon manteau.
"Ton thé est sur la table".
Il est plus de huit heures quand je m'assois et le regarde.


jeudi 1 mai 2014

Note du Jeudi.

C'est un jeudi qui ressemble à un dimanche. Un jeudi férié qui s'étire et s'allonge. Tellement lent que j'ai l'impression que les heures vont se mettre à reculer et défiler en moonwalk. Je bois du thé et écoute Dead Man's Bones, ne planifie rien et glisse sur ce premier mai.
La fatigue s'accroche à mes yeux et je me souviens.

Elle aurait eu 24 ans.
C'est ce que je me dis depuis deux jours.
S. aurait eu 24 ans aujourd'hui.
Peut-être que je me souviens de son anniversaire parce que c'est un jour férié. Peut-être que je me souviens de son anniversaire parce que nous étions jeunes.
Peut-être que je me souviens de son anniversaire parce que j'ai beaucoup grandi mais que tout ça ne sera jamais vraiment opaque, jamais vraiment limpide et jamais vraiment oublié.

Parfois les gens font des morts des héros fabuleux, des vivants fantasmés, des saints et des martyrs. Mais je crois que c'est parce qu'ils veulent les rattraper. Faire en sorte qu'ils arrêtent de mourir dans l'absence. Quelques anecdotes restent. Mais il y a le souvenir, puis ce fossé qui se creuse juste devant. Les visages disparaissent. On oublie les voix, les mouvements du visage et d'humeur.
Je crois que je l'oublie comme j'oublie l'adolescente que j'étais. Comme je défais la vie que j'avais avant, comme je largue le passé pour savoir ce que je veux faire de moi.

La pudeur me grippe et je me souviens.
Nous étions ensemble au CP. Je ne sais pas si nous étions amies. Elle était gentille avec tout le monde, avait de bonnes notes et des goûters enviables. Les petites villes étant ce qu'elles sont, elle était dans le même collège que moi. Puis dans le même lycée. Puis de nouveau dans la même classe. En première littéraire.
La gêne m'assaille et je me souviens.
J'ai longtemps essayé de comprendre. De mettre cette journée au conditionnel. Juste pour voir, au cas où. J'ai changé d’infimes secondes et de minuscules mouvements de la Terre. Mais rien. Alors j'ai arrêté. J'ai déploré que la vie soit si fragile, que ses articulations soient si fines.
Je grince des dents et je me souviens.
Tout m'insupportait. Les vacanciers et le soleil, innocents témoins du coup derrière la tête que je venais de me prendre. J'avais l'impression de marcher avec un sac à dos rempli de "Aïe", de "Aoutch" et de "Grrr". J'avais l'impression de vivre dans l'abord de la nuit, de voir mes chevilles saisies par la terreur s'enfoncer dans un sol toujours plus instable.
Je fronce des sourcils et je me souviens.
J'ai mis du temps à pointer du doigt le bourdonnement dans mes oreilles. C'était la colère, le chagrin et l'incompréhension qui bataillaient pour avoir mon attention. Ça me rendait un peu animale, impulsive et aussi changeante que le ciel de juillet. Je me sentais friable. Je cherchais l'affrontement, la fuite et les tempêtes. J'étais un monde désolé. Je me réveillais la nuit, mordue aux mollets par la peur. Je laissais les ombres me flatter, m'encourager à ne plus être courageuse.

Mais après l'orage, le vent balaie les nuages.
 Les rues sont lavées des trombes d'eau, il fait un peu frais mais on est neuf.
Alors je suis sortie de la brume et j'ai préparé une guerre contre la mort.

La pluie dévaste ma cour et je me souviens.
J'ai mené des combats injustes, j'ai souvent baissé les armes. Je suis tombée des dizaines de fois, me suis relevée plus encore. Puis j'ai compris, un peu. Que non, ça n'avait pas de sens. Ma peine était comme un chewing-gum. Je l'ai mâchée, un peu trop longtemps. Elle a parfois explosé comme une bulle. Puis je l'ai crachée.
Le ciel se calme et je me souviens.
Je m'en suis voulue au début quand j'ai compris que j'étais en train de guérir. Puis je me suis rendue compte que j'étais juste en train de grandir. Que j'avais des milliards de choses fantastiques et insensées à faire. Que je n'étais pas en retard mais qu'il fallait se dépêcher tout de même un peu.

Je vais refaire un peu de thé, regarder dans mes piles de livres. Et prendre 20 000 lieux sous les mers. Lire la dédicace qu'elle y avait écrite. On avait huit ans, et je me souviens.